Décider en entreprise : pourquoi ce n’est (presque) jamais un problème de compétence

L’article vise à déconstruire une croyance centrale des organisations : l’idée que les difficultés de décision relèvent d’un manque de compétence.

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Experts, managers, dirigeants : rarement les organisations ont concentré autant de savoir-faire, d’expérience et d’intelligence. Et pourtant, les décisions restent fragiles. Elles hésitent, se contredisent, produisent des effets inattendus ou décevants. Le réflexe est alors immédiat : renforcer les compétences. Former davantage. Outiller mieux. Recruter différemment. Mais cette réponse repose sur une hypothèse rarement interrogée : si les décisions sont mauvaises, c’est que les compétences sont insuffisantes.

Et si le problème n’était pas là ?

Une erreur de diagnostic : améliorer les individus plutôt que questionner le cadre

Face à une décision imparfaite, l’analyse se focalise presque toujours sur les personnes. Ont-elles les bonnes compétences ? Ont-elles bien appliqué les méthodes ? Ont-elles suffisamment analysé la situation ? Ce regard est rassurant. Il permet d’identifier des leviers d’action clairs : formation, coaching, recrutement. Mais il occulte une dimension essentielle : la manière dont la décision a été construite. Car une décision ne dépend pas uniquement de ceux qui la prennent. Elle dépend du cadre dans lequel ils pensent.

Compétence vs cadre de pensée : une distinction structurante

La compétence renvoie à ce que sait faire un individu : analyser, planifier, arbitrer, décider. Le cadre de pensée, lui, renvoie à la manière dont un problème est posé, structuré, interprété.

Autrement dit :

  • La compétence agit sur la réponse
  • Le cadre de pensée détermine la question

Cette distinction est décisive. Car une compétence, aussi solide soit-elle, ne peut produire une bonne décision si le problème est mal posé. Un excellent raisonnement appliqué à une mauvaise question produit une mauvaise décision… parfaitement argumentée.

Le piège des “bonnes pratiques”

Les organisations regorgent de bonnes pratiques décisionnelles : matrices, processus, indicateurs, frameworks. Ces outils sont utiles. Ils permettent de structurer l’analyse, de sécuriser les échanges, de cadrer les arbitrages. Mais ils reposent tous sur un présupposé : que le problème à traiter est correctement défini.

Or c’est rarement le cas. Un sujet mal posé — trop simplifié, mal formulé, insuffisamment exploré — va orienter toute la réflexion dans une mauvaise direction. Et aucun outil ne peut compenser cela. Le problème n’est donc pas l’absence de méthode. C’est l’absence de travail sur le cadre.

Le vrai problème : une incapacité à poser les bonnes questions

Décider ne consiste pas seulement à choisir entre des options. Cela consiste d’abord à comprendre ce qui doit être décidé. Or cette étape est souvent négligée. On entre rapidement dans l’analyse des solutions, sans avoir clarifié :

  • Quel est le vrai problème ?
  • Quels sont les enjeux réels ?
  • Quelles tensions structurent la situation ?

Cette précipitation crée une illusion d’efficacité. On avance, on produit, on décide. Mais sur une base fragile. Le déficit n’est pas technique. Il est conceptuel.

Quand la compétence renforce l’erreur

Un paradoxe apparaît alors : plus les individus sont compétents, plus ils peuvent produire des décisions… erronées. Pourquoi ?

Parce que leur compétence leur permet de structurer, d’argumenter, de justifier une décision basée sur un cadre inadéquat. Ils deviennent efficaces… dans une mauvaise direction. C’est ce qui rend le problème difficile à détecter. Une décision peut être cohérente, bien construite, validée collectivement — et pourtant inadaptée. Non pas faute de compétence, mais faute de cadrage.

Le rôle des implicites : ce qui structure sans être questionné

Le cadre de pensée n’est pas toujours explicite. Il est souvent implicite : il repose sur des évidences non questionnées, des habitudes, des représentations partagées.

Par exemple :

  • Ce que l’on considère comme un “problème”
  • Ce que l’on considère comme une “bonne solution”
  • Ce que l’on exclut d’emblée de la réflexion

Ces implicites orientent la décision sans être visibles. Ils créent des angles morts. Ils limitent le champ des possibles. Et tant qu’ils ne sont pas interrogés, ils conditionnent la qualité des décisions.

Le discernement comme travail sur le cadre

Le discernement commence précisément là. Non pas dans le choix entre des options, mais dans la mise à l’épreuve du cadre lui-même.

Il consiste à interroger :

  • La manière dont le problème est posé
  • Les hypothèses implicites
  • Les tensions non explorées

Ce travail est exigeant, car il ne produit pas immédiatement des réponses. Il produit d’abord de l’inconfort. Mais c’est cet inconfort qui permet d’éviter les décisions superficielles.

Le rôle du collectif : décaler le regard

Un individu seul a peu de chances de remettre en question son propre cadre de pensée. Le collectif, en revanche, peut jouer ce rôle — à condition d’être structuré pour cela. Encore une fois, il ne suffit pas de réunir des compétences. Il faut créer les conditions pour que les points de vue se confrontent réellement, que les évidences soient questionnées, que les angles morts apparaissent. Sans cela, le collectif renforce le cadre existant au lieu de le transformer.

Le rôle du dirigeant : poser le problème avant de le résoudre

Dans ce contexte, le rôle du dirigeant est souvent mal compris. On attend de lui qu’il apporte des réponses. Qu’il tranche. Qu’il décide. Mais sa responsabilité première est ailleurs. Elle consiste à poser correctement le problème.

  • À ralentir lorsque tout pousse à accélérer.
  • À questionner lorsque tout semble évident.
  • À ouvrir lorsque tout se referme.

Ce travail est moins visible que la décision elle-même. Mais il en conditionne la qualité.

De la compétence à la justesse

Reconnaître que le problème n’est pas (seulement) celui des compétences change profondément la perspective. Il ne s’agit plus d’accumuler des savoir-faire. Il s’agit de produire de la justesse. Et cette justesse ne dépend pas uniquement de ce que l’on sait faire. Elle dépend de la manière dont on comprend ce que l’on fait. Les organisations ne manquent pas de compétences pour décider. Elles manquent souvent de cadre pour penser leurs décisions. La vraie question n’est donc peut-être pas : avons-nous les bonnes compétences ? Mais plutôt : posons-nous réellement les bons problèmes avant de chercher à les résoudre ?

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