
L’article traite du rapport des organisations à l’incertitude et de leur incapacité à produire des décisions justes dans ces contextes.
Quand le futur devient flou, la réaction est immédiate. On analyse davantage. On sécurise. On cherche des garanties. On veut comprendre, anticiper, maîtriser. Et pourtant, plus l’incertitude augmente, plus les décisions semblent fragiles. Comme si l’effort pour réduire l’incertitude produisait l’effet inverse.
Le problème n’est pas l’incertitude. C’est la manière dont on y répond.
Dans les organisations, l’incertitude est perçue comme un risque. Quelque chose à diminuer, à contrôler, à éliminer. On cherche alors à :
Cette logique est compréhensible. Mais elle repose sur une hypothèse implicite : Que l’incertitude peut être réduite. Et surtout, qu’elle doit l’être pour décider correctement.
La certitude vise à stabiliser. Elle cherche à produire des réponses claires, des trajectoires définies, des décisions sécurisées. La lucidité, elle, consiste à voir la réalité telle qu’elle est. Y compris lorsqu’elle est incertaine, ambiguë, incomplète.
Autrement dit :
Cette distinction est décisive. Car vouloir de la certitude dans un monde incertain conduit à produire des réponses inadéquates.
Face à l’incertitude, produire de la certitude donne une impression de contrôle. On formalise des plans, on fixe des objectifs, on construit des hypothèses. Mais cette maîtrise est souvent illusoire. Car elle repose sur une simplification du réel.
La décision devient claire. Mais elle n’est pas nécessairement juste.
Les organisations sont conçues pour fonctionner dans des environnements relativement stables. Elles excellent à optimiser, planifier, exécuter. Mais face à l’incertitude, ces logiques atteignent leurs limites. Car l’incertain ne se traite pas comme un problème à résoudre. Il se travaille comme une réalité à comprendre. Et ce travail est rarement structuré.
Dans un contexte incertain, il n’existe pas de “bonne réponse” au sens absolu. Il existe des réponses plus ou moins pertinentes, plus ou moins ajustées, plus ou moins robustes. Chercher la bonne réponse, c’est chercher une certitude. Et cette quête peut devenir un obstacle. Elle empêche d’explorer, de questionner, d’ajuster. Elle pousse à décider trop vite… ou à ne pas décider.
Le discernement ne cherche pas à supprimer l’incertitude. Il apprend à travailler avec. Cela implique :
Le discernement ne produit pas de certitude. Il produit de la justesse.
Face à l’incertitude, la compréhension ne peut pas être individuelle. Elle doit être construite collectivement. Confronter les points de vue, explorer les hypothèses, clarifier les enjeux. Ce travail permet de :
Sans cela, chacun projette ses propres certitudes. Et la décision se fragmente.
Le dirigeant est souvent attendu sur sa capacité à rassurer. Donner une direction claire. Apporter des réponses. réduire l’incertitude. Mais cette attente peut être contre-productive. Car elle pousse à produire de la certitude… là où il faudrait produire de la lucidité.
Le rôle réel est différent :
Ce rôle est exigeant. Car il implique d’exposer ce qui n’est pas maîtrisé.
Face à l’incertitude, le réflexe est de chercher des réponses. Mais la qualité de la décision dépend d’abord de la qualité des questions.
Ces questions déplacent le cadre. Elles permettent de travailler l’incertain… plutôt que de le masquer.
Parce qu’elles posent mal le problème. Elles cherchent à réduire l’incertitude… au lieu de la comprendre. Elles cherchent des réponses… au lieu de travailler les questions. Elles cherchent de la certitude… au lieu de développer de la lucidité. Ce décalage produit des décisions inadaptées.
Faire face à l’incertitude ne consiste pas à la supprimer. Cela consiste à changer de posture. Accepter qu’une partie du réel échappe. Construire une compréhension progressive. Décider avec des informations incomplètes… mais une lecture plus juste. Ce déplacement est fondamental. Les organisations ne sont pas démunies face à l’incertitude. Elles sont souvent mal orientées. La vraie question n’est donc peut-être pas : comment réduire l’incertitude ? Mais plutôt : sommes-nous capables de voir clairement… là où nous cherchons encore à nous rassurer ?